Une capture de Lampris à Bandol, un poisson endémique de l'Atlantique. Des espèces nouvelles qui s'installent en Méditerranée septentrionale (Océanorama, décembre 1997). Ces quelques mots jetés dans le feu de l'action méritent des explications complémentaires. Essayons d'y voir un peu plus clair dans l'identité de ce poisson extraordinaire et peu fréquent : qui est-il, où vit-il, et sa présence, comme celle d'autres espèces nouvelles, traduit-elle un réchauffement de la Méditerranée ?
Qui est-il ?
Le Lampris royal, ou
Opah pour les Anglo-saxons, est l'unique représentant connu de la famille des
Lamprididae (ordre des Lampridiformes), une famille très proche systématiquement des
Zéidae (Saint-Pierre). C'est le seul représentant de sa famille, mais c'est également un poisson unique tant par sa forme que par sa couleur.
Le corps est haut et solide, ovale, comprimé latéralement. La ligne latérale remonte en arc au-dessus de la naissance des pectorales, puis redescend à l'oblique et se prolonge dans la zone médiane du corps. Il porte une nageoire dorsale unique, au bord antérieur élevé. La nageoire anale est basse, les pectorales et les pelviennes sont longues et arquées. La nageoire caudale est fourchue.
Toutes les nageoires sont dépourvues de
rayons épineux durs.
Les pièces squelettiques qui soutiennent les nageoires pectorales constituent la particularité la plus remarquable de la famille des Lamprididae. Chez les jeunes individus, elles forment une véritable boîte osseuse interne qui entoure et enferme la masse viscérale.
La biologie de l'opah est assez mal connue. Les mâchoires protactiles sont dépourvues de dents. Sa nourriture est donc constituée d'animaux de taille limitée ou d'animaux qu'il peut saisir. Il se nourrit principalement de mollusques, de céphalopodes et de poissons de petite taille.
Le lampris atteint assez couramment la taille d'un mètre pour 100 kilos. Certains individus de 1,5 à 2 mètres de long peuvent peser près de 270 kilos.
La chair de l'opah est très savoureuse, grasse, fort estimée, à peu près autant que celle des Salmonidae. Ce qui a fait écrire à Smith, un ichtyologiste anglo-saxon : "
An unusual combination of size, beauty and good eating".
Il est parfois pris à la ligne par les pêcheurs amateurs, mais sa présence dans les filets des pêcheurs professionnels semble être surtout le fruit du hasard.
Après les tempêtes, on trouve parfois des spécimens d'opah rejetés sur les plages.
Enfin, cette espèce est également connue par ses fossiles datés du Miocène trouvés en Californie.
Où vit-il ?
Le lampris vit surtout dans les eaux marines libres, entre 100 et 400 mètres de profondeur.
C'est une espèce épi- ou méso-pélagique, cosmopolite, présente dans toutes les mers et tous les océans du monde, y compris dans la Méditerranée.
Le Lampris et les espèces nouvelles
Depuis quelques années, un certain nombre d'espèces sont observées de plus en plus couramment le long des côtes de Méditerranée occidentale : le
barracuda (
Sphyraena sphyraena), la
girelle-paon (
Thalassoma pavo).
D'autres commencent seulement à faire une timide apparition comme le
tétrodon (
Sphaeroides cutaneus) ou encore le
tassergal (
Pomatomus saltatrix).
Enfin, d'autres disparaissent presque ou deviennent excessivement rares, comme le
sprat (
Sprattus sprattus).
Ces modifications observées chez les poissons sont également relevées chez les invertébrés et les algues : mentionnons juste une belle étoile de mer de couleur carmin,
Ophidiaster ophidianus qui commence à être vue régulièrement en Corse.
Que signifient tous ces changements ?
Les scientifiques pensent que les eaux de la Méditerranée sont en train de se réchauffer.
Certes, l'élévation de la température est faible et les plongeurs auront encore besoin de leur combinaison de plongée. Mais ces changements existent ; ils ont été mesurés en profondeur, là où la température est stable au cours de l'année.
Au-delà de 300 mètres de fond, l'eau, se maintient à 13°C environ. Or, les études menées pendant les trente dernières années montrent que cette température a crû de 0,13°C. Aussi limitée soit-elle en apparence, cette tendance n'en est pas moins significative, car elle concerne une masse d'eau énorme.
En surface, de telles mesures sont impossibles car la température est trop fluctuante : vents, saisons, pluies, ...
Par contre, les biologistes peuvent venir seconder les physiciens. Les animaux et les plantes présents dans le milieu intègrent, au cours de leur vie, tous les phénomènes physiques qui s'y passent.
Les
espèces nouvellement observées (
barracuda,
girelle-paon,
tétrodon,
tassergal) sont des espèces dites
thermophiles, qui, préfèrent les eaux chaudes.
À l'opposé, les
espèces qui se raréfient comme le
sprat sont d'affinité septentrionale.
Quand aucun autre facteur ne peut expliquer l'arrivée (exemples : manque d'observation, introduction volontaire) ou la disparition (exemples : sur-pêche, pollution) d'une espèce il est légitime d'avancer l'hypothèse d'un réchauffement des eaux de surface.
Les écologistes marins sont prudents et ne parlent pas d'effet de serre ou de global change ; ils constatent actuellement une modification des faunes et des flores en Méditerranée qu'ils attribuent à un réchauffement des eaux. Est-il temporaire, cyclique ou irrémédiable ? Ils n'ont pas (encore) les arguments pour se prononcer.
Et le lampris dans tout cela ?
C'est une espèce vivant dans toutes les mers du monde, à une profondeur où la température est voisine de 13°C.
Ses habitudes de solitaire et sa répartition en profondeur ne favorisent pas son observation par l'homme et encore moins sa pêche.
Il semble donc très peu probable que sa capture à Bandol soit liée à un quelconque réchauffement des eaux comme pour la girelle-paon ou le barracuda.
Après des tempêtes, des signalisations identiques de lampris ont été faites près des côtes.
D'autres poissons mésopélagiques rares, comme le régalec, ou roi des harengs (
Regalescus glesne, famille des Trachiptéridae, ordre des Lampridiformes) sont également observés à la côte, après des tempêtes.
La capture d'un lampris à Bandol confirme donc sa présence en Méditerranée française, mais ne doit pas être considérée comme réellement nouvelle pour nos eaux.